13.07.2017, 00:01  

Des successions de pères en filles

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Milena et sa sœur succéderont bientôt à leur père Matthias à la tête de l’entreprise familiale de prothèses oculaires.
Par Rachel Richterich

Milena se saisit délicatement d’un tube blanc translucide en verre, qu’elle tend à son père. Assis devant un petit chalumeau, fixé sur l’établi, Matthias tourne le cylindre creux sur la flamme, d’un geste maîtrisé, vif et doux à la fois, sous les yeux attentifs de sa fille.

Peu à peu le verre fléchit, et quand le matériau devient suffisamment...

Milena se saisit délicatement d’un tube blanc translucide en verre, qu’elle tend à son père. Assis devant un petit chalumeau, fixé sur l’établi, Matthias tourne le cylindre creux sur la flamme, d’un geste maîtrisé, vif et doux à la fois, sous les yeux attentifs de sa fille.

Peu à peu le verre fléchit, et quand le matériau devient suffisamment malléable, il façonne une bulle qu’il va retirer du feu et dans laquelle il glisse une longue paille en plastique pour lui insuffler un peu d’air. Le globe de l’œil est fait. «Il restera ensuite à appliquer les couleurs de l’iris, avec ces petits bâtonnets en verre que l’on fait fondre dessus», explique Milena Buckel, qui s’apprête à reprendre la petite entreprise familiale de prothésiste oculaire à Genève avec sa sœur Marina.

Seul trois artisans en Suisse travaillent encore sur des prothèses en verre, un matériau d’aspect parfaitement naturel et, malgré sa fragilité, très bien toléré par le corps.

Apprendre le métier

Toutes deux ont entamé il y a trois ans maintenant la formation pour ce métier de niche. «On peut dire que c’est à ce moment-là que le processus de succession a démarré», indique Matthias Buckel, la soixantaine. «La transmission du savoir-faire, du métier, c’est le plus important, la base», souligne celui qui a lui aussi repris l’affaire de son père il y a 30 ans. Mais pour le reste, le chemin est encore long. A commencer par la gestion administrative. «Nous allons nous doter de meilleurs logiciels informatiques. Mais c’est difficile de s’y retrouver dans cette jungle d’offres», note Milena. Père et filles envisagent de trouver un conseiller pour les guider.

C’est la voie choisie par les quatre filles du docteur Luigi Polla, quand leur père leur a transmis en 2013 les actions de Forever, un institut genevois et une marque de produits spécialisés dans la médecine esthétique.

«Nous avons choisi de pérenniser ce cadeau et pour ce faire, nous avons suivi un séminaire sur les successions à l’Insead (l’institut européen d’administration des affaires à Paris)», explique Rachel, qui dirige Forever Institut. «Cela nous a permis de structurer le processus, de fixer les rôles et d’établir une gouvernance», ajoute Cyrille, chargée de la communication de l’entreprise familiale.

Familiale justement: «Nous avons été amenées à réfléchir aux valeurs qui nous unissent et à la manière de les retranscrire dans l’entreprise», explique Rachel. «L’une d’entre elles est l’amour. Ça paraît peut-être ingénu mais c’est vraiment cette unité indéfectible qui nous caractérise et sera toujours plus importante que le reste».

Un pacte

C’est sur cette base qu’elles ont établi leur pacte d’actionnaires, avec l’aide d’un avocat. «Nous avons opté pour les décisions à l’unanimité, plutôt qu’à la majorité. Car si l’une de nous quatre a un doute, ce n’est pas pour rien. Nous devons en discuter», explique Cyrille.

C’est aussi dans cette approche communicative que les quatre jeunes femmes ont mis en place une assemblée familiale, incluant père, mère et conjoints – «ils sont forcément indirectement impliqués» – et se réunissent plusieurs fois par année pour discuter de thèmes liés à l’entreprise ou à la famille et renforcer les liens. L’expérience entrepreneuriale de la grande sœur, Ada, qui dirige l’autre entreprise familiale dédiée aux produits cosmétiques, a été un plus.

«Et puis, cela nous a permis de concrétiser la Boutique, notre propre projet entrepreneurial, qui nous réunit toutes les quatre», ajoute Cyrille. Via une campagne de crowdfunding (financement participatif), elles développent l’idée de concept store dédié à la médecine esthétique douce sur le visage. «Nous avons choisi Lausanne pour rester sur l’Arc lémanique, mais suffisamment loin de Genève pour que le succès de la Boutique ne soit pas lié à la bonne réputation de l’institut», explique Rachel. L’idée c’est de «tester la réplicabilité du projet».

Prendre les devants

Si l’essai s’avère concluant, les quatre sœurs ambitionnent de s’étendre d’ici à cinq ans outre Sarine, voire au-delà des frontières helvétiques. L’avenir de l’entreprise est sur les rails – également grâce au fait que la petite dernière, Roxane, pas tout à fait la trentaine, ambitionne de devenir chirurgien.

L’atelier Buckel, quant à lui, se trouve à la croisée des chemins. «Nous sommes à un moment charnière, la concurrence se précise et nous devons agir», selon Milena, qui doit composer avec l’âme d’artiste un peu désorganisée de son père. Une stratégie de communication est en cours d’élaboration, avec refonte du site internet, portée par l’expérience de chargée de communication de Milena et de graphiste de Marina. «Nous devons nous rendre plus visibles, que ce soit auprès des patients, mais aussi des professionnels de la santé – hôpitaux, ophtalmologues – et des assureurs», insiste la jeune femme.

«Elle a raison!», acquiesce Matthias Buckel, un sourire sincère derrière sa grande moustache grise. Tous trois espèrent concrétiser la succession d’ici à trois ans.

«La communication, c’est la clé»

Réussir sa succession à la tête de son entreprise n’est jamais simple, qu’il s’agisse de transmettre les clés de la boîte à ses enfants, ou à une personne extérieure au cadre familial.

Mais pour Paul Monn, expert en successions de PME chez Credit Suisse, «ce qu’il faut, c’est planifier son départ le plus tôt possible». Un peu à l’image des start-up, qui intègrent dans leur modèle d’affaires différents scénarios de sortie.

«C’est encore trop rare chez les PME, y compris dans des sociétés de plus de 100 collaborateurs», souligne l’expert qui accompagne des dizaines d’entreprises partout en Suisse dans ce processus chaque année. Selon une étude de la grande banque publiée l’an dernier, 61% des 1300 PME sondées n’ont pas de projet concret et le chiffre n’a pas évolué depuis.

Et pourtant, c’est un patron sur cinq qui devra se trouver un successeur d’ici à 2021. Ces réticences sont comparables à celles qui découragent les individus à rédiger leur testament, «Pour certains entrepreneurs, quitter l’affaire est comparable à une petite mort. Et l’humain n’aime pas se confronter à ces réalités morbides.»

C’est pourtant nécessaire selon l’expert. «J’ai dit aujourd’hui à un client âgé de septante ans que ce qu’il voit dans le miroir, nous – banquier, clients, fournisseurs, collaborateurs le voyons aussi. Ce que je voulais dire par là, c’est que l’on ne peut pas dissimuler les signes de l’âge et l’absence de visibilité quant à la continuité génère un sentiment d’insécurité auprès de toutes les personnes concernées.»

D’où l’importance de planifier la suite assez tôt puis en informer clients et collaborateurs de manière aussi transparente que possible. «La communication, c’est la clé», souligne l’expert. Paul Monn constate en outre que les entrepreneurs s’adonnant à d’autres activités ou des loisirs, et qui savent donc déléguer, ont moins de difficultés à faire le pas.

«La PME dépend ainsi moins de son patron, elle peut plus facilement lui survivre».

Entreprises

Un patron sur cinq va devoir trouver un successeur d’ici à cinq ans. Récits d’un processus complexe. En effet, Réussir sa succession à la tête de son entreprise n’est jamais simple, qu’il s’agisse de transmettre les clés de la boîte à ses enfants, ou à une personne extérieure au cadre familial.


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