20.03.2017, 00:01  

«La digitalisation va modifier les modèles d’affaires de l’industrie»

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Pierre-Alain Leuenberger doit guider la banque dans une économie qui entre dans l’ère de la digitalisation.

Pierre-Alain Leuenberger, 46 ans, est le nouveau directeur de la Banque cantonale neuchâteloise depuis le 1er janvier 2017. Ce Jurassien bernois qui a grandi à Courtelary a débarqué à Neuchâtel en 2005 après une carrière entamée dans la révision bancaire et 10 ans passés auprès de la banque Clientis...

Pierre-Alain Leuenberger, 46 ans, est le nouveau directeur de la Banque cantonale neuchâteloise depuis le 1er janvier 2017. Ce Jurassien bernois qui a grandi à Courtelary a débarqué à Neuchâtel en 2005 après une carrière entamée dans la révision bancaire et 10 ans passés auprès de la banque Clientis comme responsable des crédits puis vice-directeur.

A la BCN, il est aux commandes d’un rouage essentiel au développement économique du canton, qui assure le financement des PME locales, soutient l’innovation, et finance diverses activités culturelles ou sportives, grâce aux bénéfices dégagés par l’activité de gestion des avoirs confiés par les Neuchâtelois.

Un exercice qui se joue désormais par gros temps, et dans la brume. Car les taux négatifs et le franc fort ont secoué les fondamentaux du métier de banquier, alors même que les transformations dues à la digitalisation (industrie 4.0, cryptomonnaies) imposent en même temps à la banque et à ses clients, notamment les entreprises industrielles, à repenser leurs modèles d’affaires.

Au vu des difficultés de l’horlogerie, comment jugez-vous l’état du secteur manufacturier dans le canton?

J’ai envie d’entendre les signes positifs qui se font jour ici ou là, mais dans l’ensemble, le volume d’activité est plutôt faible. L’industrie a clairement des réserves de capacité, les entreprises pourraient actuellement assumer une production plus importante avec leurs installations, la situation n’est donc pas optimale. Si la crise s’est fait sentir en 2015 déjà, les carnets de commandes étaient alors bien remplis, si bien que d’un point de vue comptable, cet exercice-là ne s’est pas révélé catastrophique.

En revanche, 2016 a été la première année difficile dès le départ. Certes, les volumes ne sont pas redescendus à ceux enregistrés en 2010, après la crise financière, mais pour le dirigeant d’une entreprise dont un quart des machines ne tournent pas – alors qu’il a peut-être encore à payer un leasing – c’est une maigre consolation.

Certaines entreprises ont été amenées à prendre des mesures drastiques, comme la réduction du personnel, et ne courent donc plus un danger immédiat. Mais cela signifie également qu’elles ont perdu une partie de leurs compétences et de leurs ressources, elles en ressortent donc fragilisées.

Et du point de vue du marché bancaire?

En fin d’année passée, j’avais l’impression que les marchés avaient très bien accueilli l’élection surprise de Donald Trump. Il y a eu un effet d’apaisement général: nous pouvions alors observer une détente, par rapport au risque d’aggravation des conditions sur le marché des capitaux.

Ces jours-ci, les taux américains continuent de monter et, par effet de ricochet, tirent également vers le haut les taux helvétiques. Cela renforce quelque peu l’appétit des investisseurs pour le franc suisse, ce qui complique la tâche de la BNS qui veille à juguler l’appréciation de celui-ci.

Prévoyez-vous de répercuter les taux d’intérêt négatifs sur votre clientèle privée qui, pour l’instant, y échappe?

La BNS a introduit des taux d’intérêt négatifs de 0,75%, mais ne les applique qu’à partir d’un certain montant, fixé en fonction de la taille de la banque.

En ne dépassant pas ce seuil, nous parvenons à éviter la facturation d’intérêts négatifs pour l’essentiel de nos clients. Cependant, le spectre d’une aggravation de ces conditions n’étant pas écarté, il n’est pas inimaginable que nous ayons à l’avenir besoin de répercuter de tels taux négatifs sur les avoirs de nos clients. Mais il n’y aura pas d’automatisme. Notre politique consiste toujours à chercher à éviter l’introduction de taux négatifs.

En dehors du fait qu’elle verse une part de ses bénéfices à l’Etat de Neuchâtel, le rôle de la BCN est-il différent d’une banque commerciale?

Complètement. Et cela est d’autant plus important dans une économie en difficulté. D’abord, l’établissement a la vocation de contribuer au développement économique et oriente son action en conséquence, plutôt que de ne viser que son profit propre. La banque n’ayant pas vocation à faire des affaires ailleurs, l’argent est mis à disposition des acteurs du canton.

Il y a un autre avantage, beaucoup moins quantifiable, lié à notre connaissance du terrain et des métiers pratiqués dans la région. Quand un secteur d’activité se trouve face à un problème, même structurel, c’est plus agréable pour le patron de PME de se retrouver face à un banquier qui connaît la situation du secteur, les marchés, voire les clients de l’entreprise. C’est essentiel pour obtenir un coup de pouce qui permet de traverser une période plus tumultueuse.

Dans d’autres banques, la décision finale sur le crédit se prendra à Genève ou à Zurich, alors que la BCN aura en tête l’intérêt du canton et le maintien des emplois.

Les difficultés placent aussi les entreprises face à la nécessité de se transformer notamment en relation avec la digitalisation…

Oui, cependant avant d’investir dans ce domaine, il faut savoir comment. Je crois qu’une partie du désarroi qu’on ressent face à ces transformations est là: on sait qu’il va se passer quelque chose, mais on ne sait pas trop vers quelles solutions se tourner. Dans la région, les plus actifs commencent à s’intéresser à la fabrication additive, qui est très éloignée de ce qu’on sait faire jusqu’à maintenant. Mais le fait que l’on s’en préoccupe est en soi très positif.

Est-ce que cette transformation de l’industrie se ressent dans le travail de la banque?

Aujourd’hui, non. Il n’y a pas encore de mouvement de fond perceptible. Je pense cependant que nous allons assister à l’émergence de nouveaux modèles de production. Par exemple, imaginons que seuls certains entrepreneurs investissent dans des moyens de production technologiques et onéreux, puis qu’ils les mettent à disposition des autres entreprises contre rémunération. Cette approche générera des modèles d’affaires différents que la banque devra apprivoiser pour calculer les risques.

Le métier de banquier va donc lui aussi évoluer. Voir les monnaies s’effacer devant des cryptomonnaies (monnaies virtuelles comme le bitcoin), c’est de la science-fiction?

Ce n’est pas tout à fait de la science-fiction, mais je ne crois pas que les cryptomonnaies soient susceptibles de remettre en cause le modèle basé sur les monnaies nationales à court terme. Je pense plutôt qu’en s’intégrant dans le système actuel, ce genre d’outil va faire évoluer certaines pratiques.

Pourtant certaines banques ont déjà lancé des produits financiers avec des bitcoin…

Oui, mais je pense que c’est surtout en raison du fait que celui-ci évolue dans une dynamique propre: il n’est pas corrélé à d’autres indices.

Donc en l’intégrant dans un produit structuré, il offre une sorte de diversification puisqu’une partie du produit ne réagit pas en fonction du reste de l’économie.

La proportion de paiements en espèces ne diminue-t-elle pas?

La tendance que nous observons c’est l’augmentation des moyens de paiement mobiles, et un léger fléchissement des paiements en espèces. Nous sommes peut-être à un tournant, il faudra voir s’il se confirme plus fermement dans les 3 à 4 ans.

Certains Etats veulent favoriser les paiements sans espèces. De telles décisions seraient-elles souhaitables en Suisse?

C’est une question de société. Il y a un intérêt à éviter la manutention, la fabrication, le déplacement et le stockage des espèces. Mais la monnaie scripturale, c’est aussi la transparence totale des transactions, ce que visent probablement les pays qui favorisent cette politique. On s’évite un grand nombre de problèmes comme par exemple les vols et la fausse monnaie, en rendant les échanges complètement traçables. Cependant, on en crée de nouveaux aussi, comme les questions de la sécurité, du hacking, etc.


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