18.03.2017, 00:01  

Les désillusions de «Little Africa»

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Le cœur du quartier surnommé «Little Africa» (petite Afrique) dans la ville de Canton.
Par Cyrille Pluyette

CHINE - Victimes du ralentissement économique et de la difficulté à obtenir un visa, les Africains sont de plus en plus nombreux à quitter Canton où ils avaient afflué.

Canton ne fait plus figure d’eldorado pour les Africains. Attirés par la formidable croissance du géant communiste, ils avaient afflué en masse, au milieu des années 2000, vers cette mégalopole située en face de Hongkong, qui a toujours été une plateforme d’échanges avec le reste du monde.

À tel point que la ville, surnommée «Chocolate city» par les Chinois, qui...

Canton ne fait plus figure d’eldorado pour les Africains. Attirés par la formidable croissance du géant communiste, ils avaient afflué en masse, au milieu des années 2000, vers cette mégalopole située en face de Hongkong, qui a toujours été une plateforme d’échanges avec le reste du monde.

À tel point que la ville, surnommée «Chocolate city» par les Chinois, qui jouit d’un climat tropical et d’une végétation luxuriante, concentre la communauté africaine la plus importante d’Asie. Le nombre de résidents permanents serait compris entre 10 000 et 15 000 personnes; et cette population atteindrait 30 000 à 50 000 individus en comptant les «faux touristes» effectuant de courts séjours et les sans-papiers. Mais les Africains, victimes du ralentissement économique et d’une politique migratoire sévère, sont de plus en plus nombreux à partir.

Surveillance policière

Si l’on en croise encore, la présence africaine est à présent moins visible dans le quartier de Xiaobei, baptisé «Little Africa». Alors que les ruelles résonnaient de musiques exotiques, les autorités locales, qui ciblaient notamment les activités de la population chinoise ouïgoure (musulmane) et les commerces informels, ont procédé à un «nettoyage» ces deux dernières années.

Des policiers sont désormais postés dans des guérites aux deux extrémités de la rue principale, fermées par des barrières. Depuis cette reprise en main, une partie des Africains se sont repliés à quelques centaines de mètres de là, dans un centre commercial sur plusieurs étages, qui abrite des sociétés d’import-export et de fret, des restaurants de spécialités ou des coiffeurs.

Certains ne cachent pas leur amertume. «Les Chinois sont partout en Afrique, mais ils ne veulent pas nous laisser travailler, même si on est en situation régulière», s’indigne Fatou, une Sénégalaise de 28 ans, qui exerce dans un salon de coiffure, pour payer ses études de chinois. «Nous sommes obligés de nous cacher quand ils viennent nous contrôler, plusieurs fois par semaine. Et s’ils t’attrapent, ils t’humilient devant tout le monde», poursuit la jeune femme.

Depuis 2010, «la police a pris conscience d’une présence importante d’Africains dans certains endroits de la ville, et elle a commencé à en importuner beaucoup avec des vérifications de documents ou de passeports», confirme Roberto Castillo, chercheur à l’université chinoise de Hongkong. À ces tracasseries, s’ajoutent des attitudes parfois racistes: il n’est pas rare que des Chinois changent de place dans le métro ou se bouchent le nez en leur présence, ont affirmé plusieurs personnes.

Croissance moins rapide

Arrivé parmi les pionniers à Canton, fin 2003, Mouhamadou Moustapha Dieng a été témoin de la période faste, puis des désillusions. Cet ancien ingénieur de l’armée de l’air, converti en hommes d’affaires, est devenu le représentant officieux de la communauté sénégalaise, dont les effectifs ont selon lui fondu de moitié en huit ans, pour tomber à environ 150 personnes.

Les premières années, il exportait des baskets ou des vêtements vers son pays et dégageait de confortables profits. Beaucoup d’Africains ont posé leur valise à cette époque, mais le flux a commencé à se tarir, dès 2010, du fait des difficultés à obtenir un visa et d’une croissance moins dynamique. La hausse des prix a aussi compliqué la donne: les marges de ce patron de 54 ans, ont diminué de «30 à 40%» ces dernières années.

Rude concurrence

C’est dans son bureau du quartier de Xiaobei qu’atterrissent les jeunes Sénégalais venus tenter leur chance. Il veille aujourd’hui à ne pas leur donner de faux espoirs, tant il est ardu pour un étranger de trouver du travail en Chine. «Les petits boulots étant réservés aux Chinois, la seule option consiste à faire du business, mais il faut les contacts, les clients…», leur explique-t-il. Du coup, «beaucoup restent une ou deux semaines, parfois deux ou trois mois, puis repartent», précise ce Sénégalais, qui «résiste», grâce à une clientèle stable, mais voudrait passer plus de temps en Afrique, où sa famille est rentrée.

Défi supplémentaire, il lui faut affronter la concurrence de plus en plus agressive des locaux. Sa collaboratrice chinoise est même partie avec le fichier clients pour monter sa propre société.

Encore de l’espoir

«Les Chinois possèdent les usines et vont vendre eux-mêmes la marchandise en Afrique, sur les marchés, à des prix plus bas. Mon seul avantage, ce sont mes bonnes relations avec les acheteurs», constate également David Sanfo, un Ghanéen qui exporte des vêtements. Cet entrepreneur posé, pour qui la connaissance de la langue chinoise permet de lever des incompréhensions, ne regrette néanmoins pas son choix, même si d’après lui, ses compatriotes seraient deux fois moins nombreux qu’avant dans la ville.

Malgré les déceptions, les commerçants installés «y trouvent encore leur compte», observe Roberto Castillo, qui, en l’absence de données fiables, note que certaines communautés rétrécissent, tandis que d’autres augmentent moins vite. Et le pays suscite encore des espoirs: Adebayo, un Nigérian de 28 ans, est venu étudier le chinois à Canton pour pouvoir faire «plus tard du business avec la Chine». Le Figaro


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