05.04.2017, 00:01  

«Ces enfants qui n’ont rien fait de mal»

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«DOUBLE PEINE» - Dans un documentaire bouleversant, la cinéaste canado-suisse Léa Pool plaide la cause des enfants dont les mères sont en prison.

Née en Suisse, Léa Pool compte parmi nos réalisatrices les plus talentueuses, au détail près qu’elle mène toute sa carrière ou presque au Canada, dont elle a aussi la nationalité. Se vouant principalement à la fiction («Le papillon bleu», «Maman est chez le coiffeur», «La passion d’Augustine»), elle s’adonne aussi régulièrement à la pratique du documentaire, histoire de régénérer son regard, comme elle le dit elle-même.

Léa Pool, quel a été l’élément déclencheur de «Double peine»?

Le sujet me trottait dans la tête depuis un...

Née en Suisse, Léa Pool compte parmi nos réalisatrices les plus talentueuses, au détail près qu’elle mène toute sa carrière ou presque au Canada, dont elle a aussi la nationalité. Se vouant principalement à la fiction («Le papillon bleu», «Maman est chez le coiffeur», «La passion d’Augustine»), elle s’adonne aussi régulièrement à la pratique du documentaire, histoire de régénérer son regard, comme elle le dit elle-même.

Léa Pool, quel a été l’élément déclencheur de «Double peine»?

Le sujet me trottait dans la tête depuis un moment, mais je n’avais pas d’idée précise, jusqu’au jour où, au Salon du livre à Montréal, j’ai assisté à la présentation d’un livre pour enfants sur une petite fille dont la mère est en prison. L’auteur de ce livre est une femme qui enseigne la criminologie à l’Université d’Ottawa. Je l’ai contactée en lui demandant si elle acceptait de me guider sur ce projet. Le film est donc parti du Québec pour finir par s’élargir.

Pourquoi avoir tourné dans plusieurs pays du monde?

J’avais le projet de tourner en Suisse, mais personne ne nous a laissé entrer dans les prisons. Il fallait que les enfants soient floutés, ce qui va à l’encontre de ce que je voulais faire. Je voulais justement déstigmatiser ces enfants qui n’ont rien fait de mal. Ce ne sont pas des criminels, mais des victimes collatérales du système judiciaire. J’ai donc décidé de tourner mon film sans cette contrainte, dans d’autres pays. J’aurais souhaité inclure un pays européen, mais je n’ai jamais réussi à obtenir d’autorisation. J’en suis donc restée à l’Asie, l’Amérique du Sud et l’Amérique du Nord.

Qu’est-ce qui vous a frappé le plus d’un pays à l’autre?

Si le manque maternel est un dénominateur commun, les situations sont très différentes. Au Népal, on sent un esprit communautaire qui redonne de la force aux enfants. En revanche, la solitude des deux petites Montréalaises est assez terrible. A New York, c’est aussi chacun pour soi. En Bolivie, tous les enfants de plus de 7 ans doivent quitter la prison pour aller dans des orphelinats catholiques épouvantables.

Quelle a été votre démarche de cinéaste?

Je n’ai pas fait de repérages, parce que les situations changent trop vite. Une femme peut être condamnée à dix ans de prison et sortir tout à coup grâce à un bakchich. On a donc recherché des protagonistes à travers des organismes d’entraide. Nous avons quand même tourné pas mal d’images illégalement, c’est-à-dire sans autorisation très précise. Je me suis aussi glissée dans diverses fêtes, comme la Fête des mères en Bolivie. C’était une feinte, mais c’est aussi humainement intéressant parce que l’idée d’une fête permet de faire sortir les émotions.

Mais mon plus grand souci était de rendre compte objectivement de la situation pour la faire avancer.

Avez-vous facilement gagné la confiance des enfants?

Tous les enfants ont accepté d’emblée de participer au film, notamment parce que leurs mères pensaient que ça pourrait aider. Ces mères souffrent de l’absence de leur enfant. Elles croient au travail des organismes et ces derniers sont convaincus que ce film pourrait soulever des questions importantes, réveiller d’autres organismes et apporter un peu d’espoir…

On sent une maturité précoce, presque effrayante, chez certains enfants…

La plupart de ces enfants ont vécu en prison. Ils ont donc vécu des situations très dures. Ils ne cherchent pas à savoir si c’est bien ou mal et ont tendance à devenir la mère de leur mère. Ils ont un côté très protecteur. Certains admirent leur mère, d’autres sont fâchés ou alors dans le déni. Je savais ce que chaque mère avait fait. Il y avait des cas graves, mais je me suis toujours refusé à poser la question directement aux enfants. Je demande souvent de leurs nouvelles et des photos pour les voir grandir. J’aimerais les aider plus.

 

de Léa Pool
Durée: 1h40. Age légal/conseillé: 16/16.

Mercredi 5 avril 2017 à 18 h, Cinéma Bio, Neuchâtel: séance spéciale en présence de Lorraine Kehrer, juriste au REPR, dans le cadre de la campagne 10 mois, 10 droits.

Des regards qui en disent long

Si un homme condamné à la prison ne pense souvent qu’au jour où il en sortira, la plupart des femmes emprisonnées songent à leurs enfants. Deux tiers des femmes en prison sont en effet des mères, et près de trois sur quatre des mères célibataires. Interpellée par cette réalité souvent occultée, Léa Pool a voulu donner la parole à leurs enfants, victimes innocentes et trop souvent oubliées du système carcéral. Qu’ils habitent le Népal, les Etats-Unis, la Bolivie ou le Québec, la plupart d’entre eux démontrent une maturité impressionnante, endossant un rôle de «parent» pour leur mère à la dérive. Loin de toute ostentation, déployant un art du plan et du montage empli de pudeur, la cinéaste prend le temps de laisser advenir leurs mots, à la fois admirables et terribles, qu’ils ponctuent de silences et de regards qui en disent tout aussi long. Chaque chapitre de «Double peine» est introduit par un intertitre reprenant l’un des droits fondamentaux de l’enfant, mais amendé par ces mômes en détresse, dont les visages songeurs hanteront longtemps la mémoire des spectateurs! vad


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