28.02.2017, 00:51

«Tout était tellement grisant»

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 28.02.2017, 00:51 «Tout était tellement grisant»

OSCARS «Ma vie de Courgette» est repartie bredouille, mais pas perdante.

Les bookmakers donnaient très peu de chances à «Ma vie de Courgette» (une cote à 80 contre 1) de damer le pion au bulldozer «Zootopie», déjà sacré meilleur film d’animation début janvier aux Golden Globes. Le film de Claude Barras n’a pas pu inverser la tendance malgré une presse américaine dithyrambique – le «Hollywood Reporter» le qualifiait de...

Les bookmakers donnaient très peu de chances à «Ma vie de Courgette» (une cote à 80 contre 1) de damer le pion au bulldozer «Zootopie», déjà sacré meilleur film d’animation début janvier aux Golden Globes. Le film de Claude Barras n’a pas pu inverser la tendance malgré une presse américaine dithyrambique – le «Hollywood Reporter» le qualifiait de «miracle» –, malgré encore deux Césars ramenés de Paris vendredi. Dimanche soir, c’est bien la coproduction Disney-Pixar qui a remporté l’Oscar de sa catégorie lors d’une cérémonie à la tonalité très politique et engagée contre la peur et le repli dans les discours des lauréats. Mais comment parler ici d’échec, alors que le simple fait de figurer parmi les nominés est déjà un accomplissement inespéré pour un film au budget dix fois inférieur à celui de ses concurrents et une performance unique pour une production en grande partie helvétique? «On a déjà gagné, on est déjà au bout des possibles», s’écriait au matin du grand jour le fringant producteur Max Karli depuis la somptueuse terrasse du Mondrian Hotel, où l’équipe du film avait donné rendez-vous à la presse.

Les émotions à vif

Les traits étaient alors tirés et les émotions à vif pour Claude Barras, les producteurs Max Karli et Pauline Gygax – Neuchâteloise d’origine – et la scénariste Céline Sciamma, dont l’adaptation du roman de Gilles Paris a été elle aussi récompensée aux Césars. Après deux très courtes nuits, un long courrier, un «jetlag» à absorber, et une soirée de cocktail où Courgette avait reçu les vœux de succès de proches et de personnalités – le comédien lausannois établi à Los Angeles Carlos Leal, le consul général de Suisse, la direction du Festival de Locarno ou des représentants des studios Dreamworks –, tout était comme intensifié dans le ressenti. «C’est un peu comme au dernier jour du tournage», souriait doucement Claude Barras. «On est heureux et excités d’être arrivés au bout et à la fois un peu tristes parce que cette aventure a été extraordinaire.»

«Machine à broyer»

Le papa de cinéma de Courgette confiait même avoir eu les larmes aux yeux en découvrant une vidéo parvenue depuis son village de Chermignon. «Lors du concert annuel de la fanfare, il a été fait mention de notre présence aux Oscars et toute la salle a applaudi spontanément... J’en ai pleuré.»

«Ce n’est pas ma commune, mais j’ai pleuré aussi. On part un peu en vrille émotionnellement, on dirait», appuie en riant Max Karli. «Sans rire, on en sort un peu détruits de tout ça. C’est une machine à broyer qui te croche, bousille ta vie privée, sociale. C’est un tsunami sur lequel tu surfes et il n’est pas question de poser ta planche pour te poser. Tu dois te laisser aller avec la vague. On est contents que ce soit fini. Et en même temps, tout ça était tellement grisant...»

Réalisme et résilience

Avec ses deux Césars en poche, le quatuor se rendait donc au Dolby Theater d’Hollywood avec le sentiment d’avoir déjà plus que gagné son pari. «C’est clair, ça enlève beaucoup de pression. Là, on y va pour profiter, s’amuser. J’aimerais que ce soit ‘La tortue rouge’ mais c’est selon toute vraisemblance ‘Zootopie’ qui va gagner», glissait Claude Barras peu avant le tapis rouge. Quelques heures plus tard, son pronostic se vérifiait. Mais au sortir de l’aventure, le sentiment demeurait celui d’une apothéose. «Pour les Américains, notre film est un ovni. Et pourtant, il leur a plu. Il tombe plutôt bien, finalement, dans une période de grande tension sociale, avec la présidence Trump... Il répond à la peur, console et fait du bien.»

Céline Sciamma rebondit: «Si les gens s’approprient individuellement le film, c’est qu’il vient remplir un besoin qui est collectif. Il y a du bien commun dans la blessure et la résilience.» Il est vrai que «Ma vie de Courgette» aborde des thèmes durs avec un réalisme peu courant dans l’animation hollywoodienne, à tel point que la limite d’âge américaine a été fixée à 13 ans pour 6 ans en Suisse. «Il faut être un peu courageux dans ce qu’on décide de raconter, et surtout aux enfants. On se demande souvent quel monde on va leur laisser. Il est aussi important de se demander quelle jeunesse on va laisser à notre monde.»

La question, profonde, posée par Courgette avec une simplicité désarmante, a porté ce bijou de cinéma jusqu’au sommet. Une leçon d’humanité qu’on méditera encore longtemps.

Gros cafouillage pour l’Oscar du meilleur film

En toute fin de cérémonie, au moment le plus critique – l’annonce de l’Oscar du meilleur film – l’acteur Warren Beatty et Faye Dunaway ont commis une énorme bourde en déclarant par erreur «La La Land vainqueur». Confusion totale sur scène et dans la salle, c’est finalement «Moonlight» de Barry Jenkins qui a été sacré dans un sentiment de gâchis total. Les réactions ont tout de suite fusé sur les réseaux sociaux, consacrant cette monumentale erreur comme le pire cafouillage des 89 éditions des Oscars vécues à ce jour. Après la razzia des Golden Globes où il avait été couronné à sept reprises, «La La Land» n’a donc pas fait le carton espéré et repart des Oscars avec «seulement» six statuettes.

À savoir sur les Oscars

La cérémonie des Oscars, son rayonnement, son glamour absolu… Tout le prestige et la grâce d’Hollywood se cristallisent en l’espace d’une soirée. Mais tout n’est pas qu’affaire de créativité et d’émerveillement. L’équipe de «Ma vie de Courgette» a indiqué à la RTS avoir dû investir 650 000 francs pour participer à cette course à la statuette, entre lobbying, promotion, tournée de projections destinées à séduire les votants de l’Académie des Oscars. Pour élire les nominés, puis les lauréats, près de 6000 membres de l’Académie répartis en 17 collèges représentant les différentes catégories professionnelles de l’industrie du cinéma font deux tours de vote. Pour «Ma vie de Courgette», la sortie du film ce vendredi en salles aux Etats-Unis a été à la fois un avantage et un inconvénient. «Difficile de savoir combien de votants ont vu notre film. Nous avons envoyé à chacun un DVD, mais ils en reçoivent tellement que la plupart ne l’auront sans doute pas vu», explique Claude Barras. En revanche, «nous avons eu énormément de presse ces derniers jours, et c’est une très bonne chose pour la première semaine en salles, car si les sept premiers jours se passent bien, énormément de salles diffusent ensuite le film.»

Le palmarès

Meilleur film «Moonlight» de Barry Jenkins.

Meilleure actrice Emma Stone dans «La La Land».

Meilleur acteur Casey Affleck dans «Manchester By The Sea».

Meilleur réalisateur Damien Chazelle pour «La La Land».

Meilleur film étranger «Le client» d’Asghar Fahradi.

Meilleur second rôle masculin Mahershala Ali pour «Moonlight».

Meilleur second rôle féminin Viola Davis pour «Fences».

Meilleure adaptation «Moonlight» de Barry Jenkins.

Meilleur scénario original «Manchester By The Sea», écrit par Kenneth Lonergan.

Meilleur film d’animation «Zootopie».

Meilleur documentaire «O.J. Made in America» d’Ezra Edelman.

Meilleur court-métrage d’animation «Piper» d’Alan Barillaro.

Meilleur court-métrage de fiction «Sing» de Kristof Deak.


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