05.07.2017, 00:53

«J’ai fini le scénario dans le noir»

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En vacances au bord de l’océan, Ava apprend qu’elle va bientôt perdre la vue...

 05.07.2017, 00:53 «J’ai fini le scénario dans le noir»

NIFFF Léa Mysius présente «Ava», un film libertaire sur une jeune fille qui perd la vue.

Diplômée en scénario de l’Ecole nationale supérieure des métiers de l’image et du son (Fémis), Léa Mysius n’a pas tardé à tourner «Ava», un premier long-métrage qui fait montre d’un talent prometteur. Après avoir coscénarisé «Les fantômes d’Ismaël» d’Arnaud Desplechin, la réalisatrice française a fait le voyage de Cannes avec ce film libertaire, avant de le présenter ce...

Diplômée en scénario de l’Ecole nationale supérieure des métiers de l’image et du son (Fémis), Léa Mysius n’a pas tardé à tourner «Ava», un premier long-métrage qui fait montre d’un talent prometteur. Après avoir coscénarisé «Les fantômes d’Ismaël» d’Arnaud Desplechin, la réalisatrice française a fait le voyage de Cannes avec ce film libertaire, avant de le présenter ce soir au Neuchâtel International Fantastic Film Festival (Nifff). Rencontre.

Léa Mysius, vous avez écrit «Ava» dans le noir…

La moitié. J’ai commencé à avoir des migraines ophtalmiques et j’ai fini ce scénario dans ma chambre, les volets fermés et la luminosité de l’ordinateur au minimum. C’est comme ça qu’est venue l’idée qu’Ava pouvait avoir un problème de vue.

Quelle était votre envie première?

Une image: un chien noir, étrange et un peu famélique, qui traverse une plage bondée. Je voulais une confrontation entre la nature sauvage du chien et l’artificialité de la plage. Ce chien nous emmène jusqu’à l’héroïne et elle finit par le suivre. Je voulais en tirer une approche métaphorique et onirique de la montée de l’obscurantisme et de la peur du noir, celle de l’enfance, dans un sens psychanalytique.

Pourquoi aborder le passage à l’âge adulte?

J’aime cette période transitoire entre l’enfance et l’âge adulte. Le côté romanesque de l’enfance et l’idée de la première fois me plaisaient aussi. J’ai choisi qu’Ava soit mature et qu’elle fasse les choses très vite au moment où elle construit son corps et son identité.

Vous avez tourné en 35mm. Pourquoi?

«Ava» est un film sur le corps et la matière. La pellicule permet une image charnelle, des noirs profonds, des couleurs vives et des contrastes. L’image est plus souterraine qu’en numérique. Elle offre plus d’inconscient. Il y avait aussi l’idée de la pellicule qui réagit à la lumière comme les yeux d’Ava.

Comment se sont imposés les gitans et les Landes?

On a tourné dans le Médoc, d’où je viens. Esther, ma sœur jumelle, a fait les décors. On a les mêmes souvenirs d’enfance. Il y avait un garçon gitan au collège et il m’a toujours intriguée. Il se faisait martyriser par les profs et les élèves. Les gens étaient racistes et ça a éveillé une sorte de conscience politique en moi.

Plus tard, j’ai entendu dire qu’il avait fugué avec une fille de treize ans et j’ai vu des photos de lui avec un fusil ou au galop sur un étalon sur Facebook. Ça m’a donné envie d’écrire ce personnage. Ensuite, on a organisé un casting sauvage et j’ai rencontré Juan Cano. Il m’a appris plein de choses sur les gitans qui, dans le film, sont tous de vrais gitans.

Comment avez-vous travaillé avec vos jeunes acteurs?

On ne travaille pas de la même manière avec Noée Abita qu’avec Juan Cano. Comme Noée a dix-sept ans, on a travaillé sur le fait que son personnage a treize ans et sur son corps, en orientant le jeu d’acteur sur le physique. On a aussi travaillé le naturel de la voix et un peu répété, mais pas trop, pour éviter d’épuiser les scènes.

Pour Juan c’était différent. Il n’a pas lu le scénario, et on faisait tout au jour le jour. On lisait les séquences dix minutes avant la prise. Comme l’école n’est pas son truc, il n’allait pas apprendre des textes, mais il est naturel et possède une mémoire immédiate dingue. Ça a fonctionné.

Pourquoi représenter le tourbillon émotionnel d’Ava avec des scènes aussi crues?

Je voulais rentrer dans sa tête pour qu’on sache qu’en dépit de son impassibilité, elle ressent de l’effroi. Le côté cru et frontal souligne la violence qui l’agite. Pour moi, le rêve doit être pornographique, parce qu’Ava se prend tout ce qui l’angoisse en pleine figure.

Quelle est la clé pour embarquer le spectateur hors du réel?

Je voulais que le film s’émancipe d’une narration classique et trouve sa liberté, comme le personnage d’Ava. Si le spectateur était préparé à ce genre de dérapages, ça pouvait marcher. La Musique est un bon moyen pour les amener. Dès le début, elle instaure une atmosphère étrange. On comprend que ce n’est pas un film naturaliste et que ça peut partir en couilles. En se laissant aller, on perçoit la liberté qu’Ava ressent en chantant sur un rocher, par exemple.

Marginale et frondeuse

Ava a 13 ans et est atteinte de rétinite pigmentaire. En vacances au bord de l’océan, elle apprend qu’elle va perdre la vue. Souffrant de migraines, elle ne supporte plus les conquêtes sexuelles de sa mère et s’évade sur la plage, où elle croise un jeune gitan et un chien noir… Réalisé par Léa Mysius à partir d’un scénario de diplôme écrit à la Fémis, «Ava» est un film libertaire qui respire la fougue de la jeunesse et démontre autant de sensibilité que d’intelligence de mise en scène. Grâce à un tournage en pellicule 35 mm, le film s’assombrit à mesure qu’Ava perd la vue et la cinéaste en tire un compte à rebours qui colle à merveille à l’émancipation d’une héroïne marginale et frondeuse, aux prises avec une société policée en pleine déliquescence. Surgissent alors des images cauchemardesques qui rendent avec toute l’ambiguïté requise le bouillonnement intérieur d’Ava. Avec cet excellent film, la jeune Mysius s’impose et en impose!

«Ava» de Léa Mysius, avec Noée Abita, Laure Calamy, Juan Cano. Nifff: en présence de la réalisatrice, ce soir à 22h15 en open air (esplanade du quai Ostervald). Et samedi 8 juillet à 20h15 au temple du Bas. www.nifff.ch


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