20.03.2017, 00:01  

Daech cherche à s’étendre en Afrique

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Par GEORGES MALBRUNOT

Dépêchés par l’État islamique au Levant, quinze «formateurs» irakiens auraient été envoyés l’an dernier au Nigeria. Selon une source militaire française, les quinze hommes ont été repérés à Sambisa, dans la région de l’Adamawa, dans le nord du Nigeria. «Ils ont séjourné six mois environ», précise-t-on, «leur mission consistait à former les membres de Boko Haram aux techniques de combat, au maniement des explosifs, et à la fabrication d’armes artisanales, dont des lance-roquettes.»

Pour compenser son recul commencé il y a plus d’un an dans son bastion irakien, Daech semble avoir misé sur l’Afrique de l’Ouest où sa rivale al-Qaida lui taille des croupières. Cet activisme djihadiste inquiète les chefs des services de renseignements des pays concernés (Tchad, Niger et Côte d’Ivoire) qui se sont réunis, il y a quelques semaines, à Abuja, la capitale du Nigeria, en présence de leur homologue local.

Les relais de l’EI en Afrique de l’Ouest cherchent en effet à étendre leur influence au-delà du Nigeria, où Boko Haram résiste aux coups de boutoirs assénés par les forces de sécurité. Pour conquérir de nouveaux territoires, un rapprochement a été amorcé entre l’État islamique dans le Grand Sahara et l’État islamique en Afrique de l’Ouest.

Résister à al-Qaida

Selon une source militaire qui a accès aux notes de renseignements, Abou Moussab al-Barnawi, le nouveau leader de Boko Haram en Afrique de l’Ouest, et Abou Walid al-Sahraoui, qui dirige l’EI dans le Grand Sahara, ont conclu un accord pour étendre la présence de Daech au Burkina Faso, au Mali. «L’objectif des deux organisations sœurs vise une extension territoriale vers l’ouest et l’est de leur zone respective», précise l’expert militaire. «En s’alliant avec Barnawi, Sahraoui y gagne en puissance dans une région, le Sahel, investie et dominée par al-Qaida», peut-on lire dans une note classée «confidentiel-défense».

Cette alliance entre les deux mouvements répond à la stratégie de plus en plus agressive d’al-Qaida en Afrique de l’Ouest. Dans un message daté de mai 2016, son chef, Ayman al-Zawahiri, qui continue de diriger al-Qaida depuis la zone afghano-pakistanaise, s’en prenait clairement aux «méthodes contre-productives» de l’État islamique dans la perspective d’un djihad global. Il marquait ainsi sa volonté d’imposer une vision plus prophétique et moins violente de la stratégie d’instauration d’un califat.

Quelques jours seulement après la diffusion du message d’al-Zawahiri aux moudjahidin, le magazine d’al-Qaida, «al-Rissala», consacrait pour la première fois un long article au Nigeria qui annonce les visées de l’organisation terroriste. «Il s’agissait là d’une volonté affichée de reconquête du territoire nigérian et donc d’une provocation contre Boko Haram», décrypte l’expert précité. «Il semble bien», ajoute-t-il, «que l’Afrique de l’Ouest soit devenue la nouvelle priorité d’al-Qaida au moment où l’EI perd du terrain.» Bref, entre les deux branches djihadistes, la concurrence est plus féroce que jamais.

Les changements intervenus dans les échelons supérieurs de Boko Haram s’inscrivent dans ces grandes manœuvres liées à cette guerre intra-djihadiste en Afrique de l’Ouest. Il y a eu le remplacement du numéro un de Boko Haram, Abubakar Shekau, par Abou Moussab al-Barnawi, l’ancien porte-parole de Boko Haram, désormais reconnu par l’État islamique (lire ci-dessous). Mais surtout l’accession au poste de numéro deux du Tchadien Mamman Nour. Le bras droit de Barnawi, est un poids lourd de la galaxie djihadiste.

«Contacts» repérés

«C’est inquiétant de voir que, pour la première fois, un Tchadien accède à un aussi haut niveau de la hiérarchie de Boko Haram, poste généralement occupé par des Nigérians», estime le militaire.

Sur le terrain, plusieurs «indices concordants» ont été relevés par les grandes oreilles occidentales, ou leur sont parvenus après l’interrogatoire d’un membre de Boko Haram arrêté l’année dernière. Barnawi a été repéré dans la région nigériane de Toumbounji en janvier 2017. Le nouveau chef de Boko Haram a également été vu à Kaïowa, une région proche de la frontière avec le Bénin. Enfin, des Arabes maliens ont été signalés «au contact» avec Barnawi et son numéro deux, Mamman Nour. Autant d’éléments qui valident l’alliance naissante entre al-Sahraoui et le chef de Boko Haram. Le figaro

L’État islamique reprend en main Boko Haram

La vidéo ne dure que quelques minutes, mais c’est encore trop. Diffusée lundi dernier par les islamistes nigérians de Boko Haram, on y voit trois hommes, revêtus de combinaisons orange, être interrogés devant un drapeau de l’État islamique (EI), puis être exécutés au sabre. Ces images, qui suivent parfaitement les «codes» mis en place par l’EI, sont les premières du genre dans la région. Boko Haram avait déjà mis en ligne de très nombreuses vidéos d’exécutions. Pour plusieurs spécialistes, l’objectif est avant tout de faire «une démonstration de force», au moment où le mouvement recule sur le terrain et étale ses divisions internes.

La scission au sein de Boko Haram couvait en fait depuis le ralliement du groupe à l’EI en août 2015, sous le nom de Jama’at Ahl al-Sunnah Lil-Dawa wal-Jihad (la Province d’Afrique de l’Ouest de l’Organisation de l’État islamique). Cette première grosse prise de l’EI en Afrique - et à ce jour la seule - ne s’est pas passée sans heurts. En août dernier, les luttes ont éclaté au grand jour avec l’annonce du limogeage du chef de Boko Haram Abubakar Shekau par la désormais maison mère. Dans «al-Nabaa», l’une des publications officielles de groupe, l’EI bombardait à la tête de sa filiale africaine Abou Moussab al-Barnawi. Quelques jours plus tard, Shekau réaffirmait, dans un message audio, sa prédominance, s’en prenant à la direction de l’EI, sans toutefois couper les ponts.

«La rupture semble liée à des questions doctrinaires, mais tient aussi à des valeurs plus pragmatiques», souligne Marc-Antoine Pérouse de Monclos, chercheur à l’Institut de recherche pour le développement (IRD). L’extrême opacité de Boko Haram rend les raisons de ce combat de chefs assez mystérieuses. Les dirigeants de l’EI, selon les publications du groupe, reprochent au très fantasque Shekau son extrême violence envers les populations musulmanes et un manque de stratégie globale.

Le choix d’Abou Moussab al-Barnawi semble confirmer cette hypothèse. L’homme, ancien porte-parole officieux du groupe, apparaît plus réfléchi et plus ambitieux. Pour asseoir son autorité, il peut compter sur la réputation, jamais confirmée, d’être le fils de Mohammed Yusuf, le fondateur de Boko Haram, mort en 2009. Surtout, il serait secondé par Mamman Nour, l’un des rares djihadistes locaux d’envergure. Cet Arabe, qui serait d’origine tchadienne ou camerounaise, est un vétéran du terrorisme et dispose d’un petit réseau international, notamment auprès d’Aqmi, la filiale d’al-Qaida au Sahel, et auprès des Somaliens d’al-Chebab. Mamman Nour est aussi considéré comme le cerveau de l’attentat contre le siège de l’ONU à Abuja en 2011, seule attaque massive anti-occidentale jamais enregistrée au Nigeria. Dans ce duel fratricide, la faction conduite par Abou Moussab al-Barnawi semble avoir pris le dessus sur celle de Shekau.

Ce déclin, et la reprise en main par l’EI, serait lié aux doutes permanents qui planent sur l’état de santé de Shekau, voire à sa mort. «On ne doit pas non plus exagérer l’autorité de l’EI au Nigeria. Boko Haram est loin d’être un mouvement homogène. On constate d’ailleurs que, pour l’instant, la nomination de Barnawi n’a entraîné aucun changement majeur ni sur la méthode ni sur la conduite des choses», continue la source. Tanguy Berthemet - Le Figaro

Terrorisme

À partir du Nigeria, l’État islamique veut prospérer au Niger, Burkina et au Mali, pour contrer sa rivale al-Qaida, très puissante au Sahel.


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