27.01.2017, 00:01  

L’horlogerie dans l’œil de l’ethnologue

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TRADITION - Un chercheur s’est immergé pendant 6 ans dans l’univers discret des architectes du temps. Il livre un compte rendu passionnant sur l’industrie emblématique de l’Arc jurassien.

Patrimoine, histoire, complication, savoir-faire, tradition, manufacture, transmission, icône: les marques horlogères font une consommation industrielle du vocabulaire en relation avec la culture ancestrale qui guide la main des horlogers façonnant les garde-temps de luxe. Mais quel rapport l’horlogerie suisse d’aujourd’hui entretient-elle avec son passé?

L’ethnologue Hervé Munz s’est plongé pendant 6 ans dans l’horlogerie de l’Arc jurassien suisse, pour décrypter les pratiques, les discours et la manière dont cette culture est transmise.

Hervé Munz a tout fait: salons, conférences scientifiques, colloques industriels, vernissages. Il a visité des ateliers et observé le travail de quelques horlogers des années durant. Il s’est entretenu avec plusieurs centaines de personnes: gens de métiers mais aussi politiciens, patrons d’industrie, passionnés, enseignants, chercheurs. Et il a plongé dans les archives historiques et la littérature horlogère.

Il en ressort une somme impressionnante, dont il a fait sa thèse de doctorat à l’Université de Neuchâtel. Les éditions Alphil à Neuchâtel viennent d’en sortir la version remaniée: «La transmission en jeu».

La réinvention des horlogers

Loin d’être les descendants en ligne directe des Breguet, Graham ou autre Jeanrichard, les artisans horlogers d’aujourd’hui, artistes et mécaniciens capables de façonner tout seuls la moindre roue de leurs calibres d’exception, sont bien davantage les héritiers d’une invention récente. Elle est née de la stratégie des marques pour revaloriser l’horlogerie mécanique après sa quasi-disparition due à la concurrence du quartz dans les années 1970. C’est la «patrimonialisation» de l’horlogerie: le remplacement d’une industrie vouée à la production de montres mécaniques standard par la valorisation d’une histoire et d’un héritage culturel à travers un objet de luxe dans lequel le travail artisanal joue un rôle essentiel. Cette «nouvelle horlogerie traditionnelle» du 20e siècle repose sur le repositionnement dans un segment exclusif, grâce à la valorisation de l’artisanat d’art (guillochage, anglage, etc.) alors quasiment oublié. «Les années 1970, c’est l’invention de la tradition», clame l’auteur.

Contradictions

Cette stratégie marketing provoque, désormais, une «tension identitaire» chez les horlogers. Ses composantes multiples sont mises en évidence dans les nombreux témoignages.

La survalorisation de leur savoir-faire entre en contradiction avec la production à l’échelle industrielle nécessitant de faire un usage conséquent des machines et de l’automatisation.

En étudiant de près les instances de transmission des métiers de l’horlogerie, sans se limiter aux écoles, le chercheur permet de mettre des mots sur ce malaise. «Mon propos n’est toutefois pas de plaindre les horlogers», précisait d’emblée l’auteur lors de la présentation de son ouvrage à la presse.

C’est cette industrialisation, et l’invention du «luxe industriel» qui a permis l’essor de l’horlogerie, et son basculement «d’une définition relative aux ‘petits métiers’ à un champ lexical qui se réfère aujourd’hui explicitement à la ‘haute’ culture technique et au monde de l’art».

Dans cette nouvelle tradition, «la transmission (des savoirs et compétences techniques) est systématiquement devenue un enjeu de valorisation» pour les entreprises, mais aussi pour certaines collectivités publiques, instance du tourisme etc.

Or, «les collectifs qui revendiquent aujourd’hui le plus explicitement leur attachement à la tradition et au patrimoine sont ceux dont les pratiques s’écartent le plus des techniques anciennes». Et l’horloger, lui, est en mal de reconnaissance. L’horlogerie traditionnelle semble devant une nouvelle occasion de se réinventer.

La transmission en jeu Apprendre, pratiquer, patrimonialiser l’horlogerie en Suisse, Hervé Munz, Editions Alphil, 2017.

Le luxe peut-il être industriel?

«Nous allons nous retrouver avec des usines vides alors que nous vendons de l’émotion.» Ce paradoxe des marques horlogères de luxe, c’est Edouard Mignon, directeur de l’innovation au sein du groupe Richemont (Cartier, Piaget, Montblanc, Panerai…) qui l’a relevé lors de la journée des start-up et de l’innovation organisée le pôle de propriété intellectuelle de l’Université de Neuchâtel. Il revenait dans «son» alma mater, invité à livrer quelques pistes de réflexion quant à la place de l’humain dans l’avènement du «smart manufacturing»: dans une industrie où l’automatisation et la digitalisation continuent à améliorer, faciliter mais parfois aussi déshumaniser la fabrication des produits de haute horlogerie, un ralentissement des affaires mène inévitablement à quelques questionnements.

Pour ce spécialiste, donc, l’horlogerie doit être consciente que l’émotion véhiculée par des calibres de haut prix passe par une présence plus importante de l’humain: «On peut acheter une bouteille de Coca avec son prénom, mais ce qu’on arrive à faire avec des produits bon marché de grande consommation, le luxe ne le fait pas… la personnalisation dans l’horlogerie, ça n’existe quasiment pas! On devra y venir. Si un client veut acheter un modèle de grand prix, on ne pourra plus lui dire: ‘vous avez le choix entre un cadran bleu et un cadran blanc, et c’est tout’.» Ce d’autant plus que l’automatisation, à l’ère de l’usine intelligente, n’exclut plus du tout la personnalisation d’un produit.

Et l’horloger, dans tout ça? Si les prouesses mécaniques et les finitions à la main sont valorisées par les marques, les personnes qui réalisent ce travail ne sont presque jamais mises en avant. Les calibres compliqués de grandes marques sont même souvent conçus par des artisans dont on ne connaîtra jamais le nom. Et cela même si ces professionnels sont, par ailleurs, devenus célèbres sous leur nom ou marque propre.

Questionné à ce sujet, Edouard Mignon s’est dit convaincu que les tendances actuelles pourraient mener les horlogers des grandes marques à passer de l’ombre à la lumière. «Ce n’est pas vrai que l’on peut tout faire à la machine, le travail manuel est encore bien supérieur sur certaines finitions, par exemple» et pour lui, les marques auront tout intérêt à le montrer.

Exportations en recul

Les exportations horlogères suisses ont reculé de 9,9% sur l’ensemble de l’année 2016, pour une somme totale de 19,4 milliards de francs. Elles sont revenues au niveau de 2011. Le creux de la vague semble toutefois passé. En décembre, la baisse ne s’est montée qu’à 4,6%.

«L’environnement auquel l’horlogerie suisse a été confrontée est resté difficile tout au long de l’année 2016», a indiqué hier la Fédération de l’industrie horlogère suisse (FH). «La demande en biens personnels de luxe s’est réduite, particulièrement pour les produits les plus chers.» La force du franc, la baisse du tourisme en Europe et les mesures prises par le gouvernement chinois ont également pesé dans la balance. Jean-Daniel Pasche, président de la FH, estime que le recul est plutôt conjoncturel, mais n’exclut pas un problème structurel.

«Certaines marques ont revu leur positionnement, notamment en termes de prix. On est en concurrence avec le monde du luxe et on doit rester attractif, même au niveau des prix», a-t-il ajouté.

L’Asie, particulièrement influencée par l’évolution de son premier marché, Hong Kong (-25,1%), a enregistré la plus forte contraction (-11,4%). Le Japon a vu sa situation se dégrader après un bon premier semestre, pour boucler à -3,3%.

Les Etats-Unis sont en recul de 9,1%. Le cinquième marché, le Royaume-Uni progresse de 3,7%, grâce à un effet Brexit qui a dopé les ventes. De manière générale, le marché européen recule de 8,6%. La France (-19,6%) a été particulièrement affectée par la diminution du tourisme et le sentiment général d’insécurité, précise la FH. Les marchés du Moyen-Orient ont souffert de la baisse des revenus pétroliers et ont fléchi en seconde partie d’année. réd - ats


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