20.05.2017, 00:01  

Un regard perçant sur l’innovation

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Elmar Mock, un inventeur qui incite à l’innovation en donnant des conférences à travers le monde.

CONCOURS - Elmar Mock est le seul Suisse à être nominé pour un prix européen.

Chez lui, innovation est synonyme de passion. Pas étonnant donc qu’Elmar Mock ait été nominé pour participer au concours mis sur pied par l’Office européen des brevets dont la finale aura lieu le 15 juin à Venise (lire encadré). Dans notre société actuelle subsiste, selon Elmar Mock, un paradoxe. Cet inventeur de la région, notamment fondateur de la société Creaholic, basée à Bienne (lire encadré), constate que l’être humain a pour habitude de se projeter dans l’avenir. Or, la planification, à son sens, empêche l’innovation. «95% de la population planifient tout. Le créatif, lui, sait que demain sera différent d’aujourd’hui et propose autre chose.» Et l’inventeur d’illustrer ses propos par quatre exemples concrets.

Pour Elmar Mock, l’innovation contribue à l’avancement de la société. Cela par le biais de l’alignement successif d’inventions, l’une induisant l’autre. Un fonctionnement existant depuis la nuit des temps. Ainsi, les chasseurs-cueilleurs de la préhistoire avaient suffisamment à manger, mais ils ont commencé à cultiver des céréales, «constatant qu’une fois fermentées, elles pouvaient servir à l’élaboration d’alcool. Car de tout temps, l’humain a recherché l’ivresse, parfois en hommage aux dieux.» Ainsi est née l’agriculture pour laquelle, au fil du temps, nombre de méthodes et d’engins ont été imaginés.

«L’immense majorité des hommes ne songent qu’à améliorer ce qu’ils connaissent déjà, pas à imaginer quelque chose de différent.» Et l’inventeur de citer les fiacres en exemple. Ces ancêtres hippomobiles du taxi possédaient déjà quatre roues, une cabine fermée, des amortisseurs et un système de freinage. «Pourtant aucun de leur concepteur n’a construit de voitures. Ils aspiraient juste à rendre leur fiacre plus confortable, plus performants. Ce sont des inventeurs qui ont songé à remplacer les chevaux qui tiraient ce premier véhicule, par un moteur. La voiture était née.»

«Voici 40 ans, même les informaticiens de chez IBM ne pouvaient imaginer que des particuliers posséderaient des bases de données à consulter via un ordinateur privé chez eux», relève Elmar Mock. «Des messagers aux philosophes des Lumières puis aux hommes d’Eglise et médecins qui détenaient le savoir, nous sommes passés à la presse, détentrice de la vérité», remarque-t-il. «Et aujourd’hui, chacun donne ses informations sur la Toile, suscitant ainsi de l’auto-analyse», afin de séparer le vrai du faux. «C’est un changement sociétal non planifiable. Et pour réaliser le défi que fut le passage de l’immense masse de données qu’est le Big Data aux bases de données individuelles, une longue série d’inventions a été nécessaire et elle n’est pas près de cesser de s’allonger.»

Si «l’invention rend le rêve possible», Elmar Mock ne sous-estime pas la découverte. «De bonnes découvertes peuvent s’avérer fort intéressantes et faire l’objet de brevets.» Mais attention au plagiat qui peut remonter jusqu’à très loin dans le temps. Et notre interlocuteur de relater une histoire qui lui est parvenue aux oreilles d’une source amie. Le fameux «Epilady», arracheur de poils distribué par Braun et Philips, a été conçu dans un kibboutz en Israël et breveté. Pressés, vu le succès rencontré par l’appareil, de le commercialiser, les deux géants de la distribution sont remontés jusqu’à l’Egypte antique pour parvenir à détourner les vingt ans d’exclusivité engendrés par un brevet. «Un papyrus fut retrouvé sur lequel figurait une manière de s’arracher les poils avec un système très proche de celui de l’Epilady.» S’il est toujours à la tête de Creaholic, aujourd’hui, Elmar Mock transmet sa vision de l’innovation, empreinte d’anecdotes, de références et de métaphores, en donnant des conférences à travers le monde. Et ce féru de langage imagé de conclure par une métaphore (rapportée par un proche) qu’il affectionne tout particulièrement.

«Il existe deux sortes de chiens. Celui qui, assis au pied de son maître, attend ses ordres pour aller chercher la proie et la lui ramener. Ils constituent l’immense majorité. Et l’autre espèce qui n’obéit pas, piste la proie sans savoir où il va, mais la poursuit jusqu’à ce qu’il la trouve. On ne peut intervertir leurs rôles. Ils sont programmés ainsi.» Et la société a besoin des deux.

Un prix récompensant un inventeur et son équipe

Il ne s’y attendait pas. Lorsqu’’en début d’année, Elmar Mock reçoit un courrier de l’Office européen des brevets lui annonçant sa nomination en tant que finaliste 2017 du concours annuel dudit office, le message évite de justesse la corbeille. A quatre semaines du verdict final, il se dit honoré en regard de la qualité des quatorze autres candidats, issus de huit pays, (dont un Marocain et un Américain), parmi lesquels se trouve une seule femme, une Française.

Tous œuvrent dans des domaines fort divers et sont classés dans plusieurs catégories, telles que l’industrie, la recherche, les Petites et moyennes entreprises (PME) ou l’œuvre d’une vie. Catégorie dans laquelle Elmar Mock, seul Suisse figurant sur la liste, a été nominé. Il faut dire que cet inventeur a obtenu, en quarante années de recherche, des brevets dans pas moins de 178 familles. Un palmarès qui insiste-t-il, ne tient pas qu’à lui. «Un inventeur n’est jamais seul. Si un jour ou l’autre il est mis sur le devant de la scène, il le doit à toute une équipe.» Lancé en 2006, le prix de l’inventeur européen est, selon l’Office européen des brevets, «l’une des compétitions les plus prestigieuses en son genre, rendant hommage à la créativité des inventeurs du monde entier».

La procédure de sélection repose sur le travail d’experts de cet office, tandis qu’un jury international indépendant désigne le lauréat. Les innovations sont évaluées non seulement d’après leur originalité technique, mais aussi selon leur incidence économique et sociale. Les lauréats du prix de l’inventeur européen reçoivent un trophée en forme de voile, symbole de l’exploration, leur qualité au niveau mondial. Raison pour laquelle cet office coopère «Les inventeurs restent la plupart du temps dans l’ombre», relève Elmar Mock.

«Le véritable message de ce concours ne consiste donc pas à acquérir une notoriété, mais à dire à la jeunesse, continuez, regardez ce qui a déjà été réalisé et découvrez, innovez!» Ce concours fait aussi l’objet d’un prix du public. Chacun peut ainsi voter, quotidiennement, jusqu’au 11 juin, pour le candidat de son choix (www.epo.org/vote)

bio express

1954 Naissance à La Chaux-de-Fonds d’une mère valaisanne et d’un père autrichien.

1976-1978 Bachelor en micro-technologie puis master d’ingénieur en technologie plastique. Premier emploi chez ETA au sein d’une équipe de jeunes ingénieurs.

1980 Co-inventeur de la Swatch, qui connaîtra un succès mondial.

1985 Inventeur et développeur de la montre «RockWatch» de la marque Tissot.

1986 Fondation de la firme d’innovation Creaholic, à Bienne. La société compte aujourd’hui une trentaine de chercheurs spécialisés dans les domaines les plus variés.

2010 Prix Gaïa (CH) pour la réalisation du concept de la Swatch.

2012 Publication de «La fabrique de l’innovation», dont le deuxième tome est paru l’an dernier.


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