16.03.2017, 00:01  

Les musiciens de l’ESN se font danseurs

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«C’est vraiment un autre métier», sourit Fabienne Sunier, violoniste à l’Ensemble symphonique Neuchâtel.

«Un beau challenge», renchérit la violoncelliste Esther Monnat. «Le jeu reste primordial mais il prend une importance différente.»

Le chef et compositeur François Cattin boit du petit-lait. Lui qui aime «ouvrir la porte à des situations inconnues» est servi et bien servi. Ce week-end, à l’Heure bleue et au Théâtre du concert, dix-huit musiciens de l’Ensemble symphonique et du Conservatoire neuchâtelois se lanceront dans «un concert en mouvement», un OVNI créé par François Cattin et chorégraphié par Susanne Mueller Nelson.

Le postulat du compositeur, son credo, relève d’une logique implacable: «Le son est un geste et le musicien, un formidable danseur».

Logique sur le papier. Car à la salle Faller où s’enchaînent les journées de répétition, les musiciens sont confrontés à une foule de questions inédites: comment jouer debout ou couché? Sans lutrin et sans filet?

«Il y a la double difficulté de jouer et de se déplacer naturellement», souligne le hautbois Sandra Barbezat. «Ce qui nous oblige à épurer, à aller à l’essentiel». Et l’essentiel, pour la chorégraphe comme pour le compositeur, c’est la présence à soi et aux autres, l’intention dans le geste.

Fabienne Sunier, violoniste: «En tant que musicien, nous apprenons aussi la prestance sur scène, mais ici, c’est différent, tout se voit. Comme le dit Susanne, chaque geste est aussi une musique.»

Le geste musical

Pour le clarinettiste Yvan Tschopp, «cette expérience nous amène à réfléchir sur ce qu’est un musicien, à quel moment le geste musical devient une danse. Contrairement à l’admirable automate de Jaquet-Droz, le geste musical n’est pas mécanique.»

«Ça ne suffit pas de jouer bien», résume Esther Monnat, violoncelliste. «C’est le mouvement et le jeu ensemble qui donnent du sens. Ce qui nous renvoie à notre rapport au corps. Pas évident!»

Les impossibilités

«Il n’y a que des impossibilités, c’est ce que j’aime dans ce projet», glisse le compositeur François Cattin. «Il faut faire bouger des musiciens avec un instrument, mais la musique doit rester la raison première.»

C’est vrai qu’on en oublierait presque de parler musique. Et pourtant! Cet opéra sans paroles intitulé «La dernière nuit du monde», est une évocation poétique des endroits où l’on se quitte: aéroport, hôpital, un coin de rue dans la nuit. Vibrante d’humanité, colorée, la musique est narrative, accessible, «inclusive pour le public». François Cattin insiste: «Il ne s’agit pas d’une démarche pédagogique mais d’un spectacle».

Tous égaux!

Pour brouiller encore un peu les pistes, des étudiants du Conservatoire se mêlent aux instrumentistes chevronnés: «Nous sommes tous à égalité», jubile François Cattin. «Nous devons tous sortir de ce que nous savons faire. Les jeunes comme les professionnels expérimentés, moi, Susanne..

Curieusement, ce sont les novices – les étudiants du Conservatoire – qui entrent le plus facilement dans la danse. Jeune pianiste, Lucile Cattin, également rompue aux arts du cirque: «Pour moi c’est un tout. Le corps est présent dans tous les arts de la scène. Ici, je ne me sens plus tellement musicienne mais pas danseuse non plus. Le défi est de se chercher au fond de soi pour être présent au-delà du niveau musical.»

«Un danseur de l’intérieur»

Matthieu Grandola, étudiant en flûte traversière, s’éclate carrément: «C’est génial! Mes professeurs me disent toujours de ne pas trop bouger, ce qui modifie la colonne d’air. Là, j’ose bouger et je ressens encore plus intensément mes sentiments. Du coup, je me sens un danseur de l’intérieur.»

Au fil des répétitions, les musiciens s’approprient l’œuvre. Les impossibilités de départ conduisent à de nouveaux chemins. Et chacun commence à percevoir les résonances d’une telle aventure dans leur pratique d’instrumentiste. Alors, dis-moi quel danseur tu es et je te dirai quel musicien tu es? A vérifier ce week-end.

«Un orchestre est une magnifique masse humaine en mouvement»

INFO +

La Chaux-de-Fonds, L’Heure bleue, samedi 18 mars à 18h30.

Neuchâtel, Théâtre du concert, le 19 mars à 17h et le 20 à 19h30.

La structure du cerveau d’un danseur est différente de celle d’un musicien. Une question de matière blanche, selon des chercheurs de l’université de Montréal*. La théorie testée auprès de François Cattin et de Susanne Mueller Nelson (photo Galley), ne permet toutefois pas de conclure à des écarts significatifs... si ce n’est que le compositeur se ravitaille à coup de plaques de chocolat et la chorégraphe, de galettes de céréales. Pour le reste? La Biennoise et le Chaux-de-Fonnier se rejoignent par leur ouverture à une culture sans frontières, sans chapelles.

Un musicien qui danse la musique, ça signifie quoi?

François Cattin: cela signifie jouer par cœur, bouger et que le geste reste naturel pour que l’instrument devienne une partie du corps à part entière. Finalement, un orchestre n’est rien d’autre qu’une magnifique masse humaine en mouvement.

Susanne Mueller Nelson: j’ai souvent travaillé avec des musiciens mais c’est la première fois que j’en chorégraphie. Musiciens au départ, là, ils deviennent performeurs, ils ne sont plus seulement au service de la musique, leurs gestes font partie de la musique.

Et ça se passe comment?

S.M.N: mes principaux paramètres ne changent pas: sensibilité au corps, travail sur l’espace, relation aux autres. Mais après, il faut trouver un chemin entre les possibilités des musiciens et la composition de François.

F.C.: Susanne et moi, devons chacun entrer dans un autre univers avec des présupposés complètement différents. Quand on compose, on ne fait que 50% du job. Ensuite, on sculpte la matière ensemble. C’est ce qui est beau.

Quel est le principal enjeu de ce projet?

F.C.: l’égalité entre tous les participants et une réflexion sur la figure du musicien qui est plus qu’un instrumentiste. Pour moi, la musique est indissociable de l’espace.

S.M.N: je me retrouve avec des éléments musicaux narratifs alors que je suis plutôt dans l’abstraction d’habitude. L’enjeu est de placer ce message dans l’espace plutôt que dans l’expression de chacun.* «Le cerveau particulier des musiciens et des danseurs», Le Devoir, 5 novembre 2016.


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