16.06.2017, 00:01  

Quand l’homme devient machine

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Par laurent kleisl

AUTOMOBILISME - Les 24 Heures du Mans depuis le cockpit de Neel Jani.

Vingt-quatre heures au volant, un défi technologique et humain. Un défi qui s’intègre à l’ordinaire de Neel Jani. Demain dès 15h, le pilote biennois de 33 ans se lancera pour la neuvième fois aux mythiques 24 Heures du Mans, la quatrième avec Porsche. Egalement, il s’élancera en tenant du titre et en champion du monde d’endurance (WEC).

Avec le temps,...

Vingt-quatre heures au volant, un défi technologique et humain. Un défi qui s’intègre à l’ordinaire de Neel Jani. Demain dès 15h, le pilote biennois de 33 ans se lancera pour la neuvième fois aux mythiques 24 Heures du Mans, la quatrième avec Porsche. Egalement, il s’élancera en tenant du titre et en champion du monde d’endurance (WEC).

Avec le temps, avec l’expérience, malgré des évolutions permanentes, la Porsche 919 Hybrid s’est muée en prolongement de son corps et de son esprit. «Je suis chez Porsche depuis son retour en WEC en 2014, c’est un avantage, car j’ai grandi avec les développements de la voiture», indique Neel Jani.

«Bravo 65»

Au total, six pilotes pour les deux Porsche engagées en LMP1, la catégorie reine. Ou la conclusion en chair d’un fourmillement cérébral voué à la technologie. «Le processus est très complexe», admet Neel Jani. «Début juin, 60 ingénieurs se sont occupés de nos deux voitures durant les essais préliminaires au Mans. Et je ne compte même pas les mécaniciens!» Un ingénieur pour la batterie, un autre pour la gestion du système hybride, pour la récupération de l’énergie, la stratégie de course, les pneumatiques, etc. Une armée qui distille ses consignes.

Au cœur de l’action, les oreillettes chauffent. «Durant les essais, on peut avoir cinq ou six ordres qui se suivent. C’est infernal, on ne peut plus rouler!», sourit Neel Jani. Les ingénieurs s’accordent et communiquent. «Quand on me dit ‘Bravo 65’, je cherche le B sur le volant, le 6, le 5 et je presse ok», détaille-t-il. «Puis un autre ingénieur lance ‘Gulf 85’. On est dans le trafic, dans la nuit. On est peut-être coincé entre deux voitures ou en train de dépasser à 320km/h. Le G, le 8, le 5, ok et ça devient vert!»

Le cerveau en ébullition

La concentration, vouée à la recherche de la vitesse et à l’affinage des réglages, est extrême. Et perpétuelle. Une gymnastique neuronale d’autant plus folle aux 24 Heures du Mans, où les relais s’enchaînent. «Au Mans, on change de pilote en même temps que les pneus», s’amuse Neel Jani. Qui confie: «On sent parfois que les capacités mentales atteignent leurs limites. Mais ces capacités-là représentent un des paramètres les plus importants, car un pilote a de multiples manipulations à opérer tout en roulant très vite. Jackie Stewart était dyslexique, il ne pourrait pas conduire une telle voiture.»

Pilote de légende dans les années 1960, le Britannique d’aujourd’hui 79 ans a longtemps caché son trouble. «Même s’ils reçoivent des quantités d’informations, je pense que les très bons pilotes courent toujours à l’instinct. Quelles que soient les statistiques, la technologie, l’élément humain doit toujours primer», déclarait-il en octobre 2014.

En endurance, au Mans en particulier, la machine humaine prime sur la mécanique, à moins que celle-ci ne vienne à céder. «Avec le trafic, la nuit, les pneus, la météo, un pilote peut faire beaucoup plus de bêtises au Mans. L’humidité de l’aube sur les vibreurs, un tête-à-queue et tout est perdu», reprend Neel Jani. «En Formule 1, les courses sont presque décidées à l’avance. Au Mans, tout au plus, il y a un plan pour la première heure. Ensuite, c’est de l’improvisation. Un pilote doit s’entraîner à gérer énormément de facteurs.»

Entraînement singulier

Pour sa gymnastique cérébrale, le Biennois ne griffonne pas des sudokus ou des mots croisés. «Je joue à Fifa sur ma Playstation!», coupe-t-il. Il s’explique: «Avec ces jeux, il faut regarder l’écran et presser les bons boutons pour réussir des figures. C’est un bon exercice, car au Mans, un pilote doit pouvoir prendre les bonnes décisions très rapidement sans avoir à réfléchir.» Au boulot sur une console de jeux, serait-ce le plus beau métier du monde? «Vous m’avez déjà entendu me plaindre?», se marre-t-il.

La pleine maîtrise de ses facultés, physiques et intellectuelles, passe par un inévitable sas de décompression. «Avant Le Mans, le plus important est d’être bien reposé, car dès notre arrivée, tout est planifié avec précision, presque minute par minute.»

Tout cela pour 24 heures d’une épopée durant laquelle l’humain et la machine fusionnent. De la pure folie, en fait.

Neel Jani voit sa Porsche en outsider derrière la Toyota de Sébastien Buemi

De l’équipage de la Porsche No 2 victorieuse des 24 Heures du Mans en 2016, il ne reste que le Biennois Neel Jani. L’Allemand Marc Lieb et le Français Romain Dumas, partenaires du Seelandais depuis 2014 et le retour de l’écurie allemande en championnat du monde d’endurance (WEC), ont été priés d’abandonner leur baquet. Mais leurs remplaçants ont de la route.

Si l’Allemand Andy Lotterer, transfuge de feue l’écurie Audi, poursuit encore l’apprentissage de son nouveau bolide, Nick Tandy se sert de son vécu chez Porsche en GT, catégorie inférieure aux fusées de LMP1, le terrain de jeu de Neel Jani. Autant Andy Lotterer à trois reprises avec Audi (2011, 2012 et 2014) que Nick Tandy sur la Porsche No 3 en 2015 ont déjà remporté les 24 Heures du Mans. Une forme de «dream team» pour la 85e édition de ce week-end? «Non, car nous ne sommes pas favoris!», coupe Neel Jani.

Le dessin du début de saison WEC justifie son propos. Optant pour le paquet aérodynamique prévu pour Le Mans, Porsche a tacitement abandonné l’idée du succès lors des deux premières courses de l’année, sur six heures, à Silverstone et Spa-Francorchamps. Deux fois tout devant, la Toyota TS050 Hybrid No 8 du Vaudois Sébastien Buemi s’est goinfrée en profitant des bienfaits du second paquet aérodynamique à disposition des écuries de LMP1.

Jusque-là, rien de bien perturbant. Sauf que... Le 4 juin, les Toyota ont martyrisé les Porsche, au Mans, lors des essais préliminaires. Soit, le record du tour établi par Neel Jani en 2015 en qualifications n’est pas tombé (13,629 km en 3’16’’887), mais Kamui Kobayashi a tout de même signé le meilleur chrono de l’histoire en essais sur le circuit de la Sarthe (3’18’’132). Ce temps, également, aurait placé le Japonais en pole position l’année dernière. «Nous avons été très surpris par la vitesse des Toyota durant ces tests», avoue Neel Jani. «Les Toyota ont montré qu’elles étaient très compétitives. En plus, quand il fait chaud, ce n’est pas bon pour nous. Reste qu’au Mans, la voiture la plus rapide ne gagne pas forcément. Cette course a ses propres règles, c’est ce qui la rend si compliquée et si particulière.»

Jamais Toyota n’a dompté ce mythe du sport automobile depuis 1983 et son retour en championnat du monde d’endurance. Déterminée à vaincre le signe indien, la firme japonaise engagera trois équipages ce week-end. Il y a 12 mois, elle n’avait failli qu’à un tour de la gloire. «Une course pour l’histoire, une course au dénouement complètement fou qui s’inscrit dans la légende des 24 Heures du Mans», souffle Sébastien Buemi. Pour le Vaudois, la couleuvre est d’autant plus difficile à avaler que ce raté mémorable concerne sa propre Toyota.

Au moment des faits, son coéquipier japonais Kazuki Nakajima était au volant. A une vingtaine de minutes de boucler victorieusement l’épreuve, sa Toyota No 5 a flanché, jusqu’à s’arrêter complètement devant les stands au début de son 384e et ultime tour de piste. «On avait des infos, mais on ne savait pas exactement ce qu’il se passait», se rappelle le Schwytzois Marcel Fässler, alors pilote Audi. «Quand j’ai vu la Toyota sur le côté, ma surprise était totale. Tant d’émotion puis tant de déception, c’est le sport automobile!» Erreur de paramétrage, accident, fatalité? «On n’arrive pas à comprendre comment cette pièce a tenu aussi longtemps avant de céder à 20 minutes de la fin», soupire Sébastien Buemi.

En embuscade, Jani a mené sa Porsche à bon port et sur la plus haute marche. «Quand une telle opportunité se présente, il faut la saisir», dit-il. Et il rappelle: «A 20 minutes de la fin, j’ai eu un problème de pneus et je suis retourné au stand; la course était perdue. D’accord, Toyota a eu énormément de malchance, mais nous étions plus rapides. Même avec deux arrêts de plus, nous étions toujours au contact. Nous avons eu beaucoup de poisse et tout à coup, à un tour de la fin, le destin a tourné...» Engagé ce week-end en LMGTE Pro sur une Chevrolet Corvette C7, Marcel Fässler l’affirme: «Dans une course aussi longue, le seul objectif est de gagner, peu importe comment».

Entre demain et dimanche, Le Mans nous contera une nouvelle histoire. «Sur 24 heures, tout peut arriver», conclut Neel Jani, outsider autoproclamé. Même une victoire au dernier tour.

avec hirschi

Jonathan Hirschi sera également engagé au Mans, dans la catégorie LMP2. Le Neuchâtelois fera équipe avec le Britannique Tor Graves et le Français Jean-Eric Vergne au volant d’une Oreca 07-Gibson du team CEFC Manor.


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