20.04.2017, 00:01  

Ce sera 40 ou 3200 francs par ménage?

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Soutenir les énergies renouvelables, notamment le photovoltaïque, l’éolien, la géothermie ou la biomasse,  devrait permettre de compenser, par exemple, l’arrêt du nucléaire. Mais selon les camps, les coûts varient.
Par Philippe Boeglin

VOTATION - Guerre des chiffres sur le coût annuel de la Stratégie énergétique 2050.

Nous ne votons pas qu’avec notre porte-monnaie, mais nous lui demandons en général son avis. Ce souci légitime pèsera dans le scrutin populaire du 21 mai portant sur la Stratégie énergétique 2050, donnée gagnante à quelque 60% par les premiers sondages. Et le citoyen devra opérer un choix cornélien.

D’un côté, la facture promise par le Conseil fédéral et la majorité du parlement, partisans du paquet législatif, s’élève à 40 francs supplémentaires par an et par ménage de quatre personnes. En face, l’addition établie par les opposants, l’UDC et une bonne partie du PLR, atteint un surplus de 3200 francs par année et par ménage – au total, 200 milliards de francs.

Ce n’est plus un grand écart, mais bien un écartèlement. Logiquement, les deux camps s’accusent mutuellement de mentir.

Pour les promoteurs de la Stratégie énergétique 2050, une seule augmentation est en vue: celle de la taxe RPC (rétribution à prix coûtant), un supplément déjà payé par les consommateurs sur le courant électrique. De 1,5 centime par kilowattheure aujourd’hui, il passerait à 2,3 ct./kWh jusqu’en 2022. D’où la hausse de 40 francs.

But de ce prélèvement: soutenir les énergies renouvelables, notamment le photovoltaïque, l’éolien, la géothermie ou la biomasse. Des sources propres qui doivent se substituer à l’énergie atomique, que la Stratégie énergétique 2050 propose d’abandonner petit à petit.

«De cette façon, nous finançons le remplacement de la moitié de la production nucléaire actuelle». L’autre moitié? «Tout dépendra de l’évolution du marché et d’une éventuelle remontée des prix de l’électricité», laisse entendre Roger Nordmann, conseiller national (PS, VD) et coprésident du comité pour le oui.

«De l’enfumage»

Les contempteurs de la Stratégie énergétique 2050 ne croient pas une seule seconde à ce scénario. A leurs yeux, l’affaire est évidente: «Nous devrons obligatoirement introduire de nouvelles taxes si nous voulons atteindre les valeurs indicatives de réduction de la consommation d’énergie. Affirmer le contraire, c’est juste de l’enfumage», lance Benoît Genecand, conseiller national (PLR, GE) au front pour le non.

Conseil fédéral et parlement visent en effet, par rapport à l’an 2000, une diminution de 16% en 2020, et de 43% d’ici à 2035. Par personne et par année.

Les adversaires du projet ne voient pas comment y arriver sans prélèvements supplémentaires incitant les gens à moins consommer. Ils ont donc sorti leur machine à calculer, qui livre la coquette somme de 3200 francs de plus par an et par ménage. D’où sort ce montant? De l’hypothèse d’une hausse des redevances sur l’électricité, l’huile de chauffage et l’essence.

Et si le non passe?

Les partisans rétorquent en cœur que ces éventuelles taxes incitatives, contenues dans le projet de deuxième volet de la Stratégie énergétique 2050, sont sur le point de se faire enterrer par le parlement (lire ci-dessous). «Ce n’est qu’une simple manœuvre de diversion!», ripostait récemment le conseiller national et opposant Toni Brunner (UDC, SG).

Roger Nordmann continue de plaider. «Les gains en efficacité énergétique vont se poursuivre. La consommation par habitant s’inscrit déjà dans une tendance dégressive, et nous devrions remplir l’objectif souhaité pour 2020 (-16% par rapport à l’an 2000)

A l’appui, l’Office fédéral de l’énergie relève que l’utilisation énergétique a déjà reflué d’environ 15% ces quinze dernières années, malgré la croissance économique et démographique.

Benoît Genecand grimace. «Réduction il y a eu. Mais attention: en 2015, on est tout simplement revenu au niveau du début des années 1990.»

Et si la Stratégie énergétique 2050 s’abîmait dans les urnes? Pour Roger Nordmann, «le statu quo coûterait aussi des milliards de francs. Les centrales nucléaires devraient par exemple être renflouées». Le camp d’en face estime au contraire que cela éviterait des investissements onéreux dans le photovoltaïque, au rendement jugé faible, et assurerait l’approvisionnement.

Si la passe d’armes livre une certitude, c’est bien celle-ci: rien n’est certain. Aux citoyens de choisir s’ils veulent lancer le tournant énergétique.

Le réseau électrique devra faire sa mue

La transformation du réseau électrique constitue une autre facette de la Stratégie énergétique 2050. Pour ses détracteurs, le projet engendrerait une «extension et un agrandissement des infrastructures existantes, donc une facture salée», argumentait il y a peu le tribun UDC Toni Brunner.

L’Association des entreprises électriques suisses (AES) balaie. «Le réseau doit être modernisé, que la Stratégie énergétique soit approuvée dans les urnes ou pas. Les infrastructures datent des années 1950, 60 et 70. Elles sont certes toujours en bon état, mais une rénovation est inéluctable», souligne Olivier Stössel, expert en économie de réseau. Les opposants ont cependant raison sur un point. Le paquet de mesures soumis au verdict du peuple ne resterait pas sans effet sur les installations. De plus en plus de particuliers ou de petites entreprises produiraient du courant vert. Il faudrait donc les raccorder à la toile, tout en s’adaptant à la densification de la population.

L’organisation faîtière de la branche l’admet. «En cas d’acceptation de la Stratégie énergétique 2050, le recours accru aux énergies renouvelables induirait une accélération de la décentralisation du réseau. Il faudrait par exemple y intégrer davantage de production photovoltaïque. Elargir les câbles existants ou creuser de nouveaux trous pour les lignes. Mais cette évolution a lieu de toute façon.»

Les taxes, mortes pour l’instant

Les adversaires du projet en sont persuadés: les objectifs de réduction de consommation d’énergie ne pourront être atteints que via des taxes. Et les promesses contraires de la ministre de l’Energie et mère du projet, Doris Leuthard, n’y changent rien.

Pourtant, le mois dernier, le Conseil national a dégommé le projet de deuxième volet de la Stratégie énergétique 2050, qui justement se fondait sur ces fameuses redevances incitatives. Le Conseil des Etats doit encore se prononcer, mais tout porte à penser qu’il se ralliera à la Chambre du peuple. C’est en tout cas ce que lui recommande sa commission préparatoire.

Fait intéressant: le projet, quasiment mort-né, fait l’unanimité contre lui, des Verts à l’UDC.

Chaque sensibilité politique le juge mal ficelé. Le camp rose-vert l’a toujours estimé trop flou et ne veut pas abolir les subventions (comme celles financées par la taxe RPC) sans connaître la forme des nouvelles redevances. A droite, beaucoup craignent des coûts supplémentaires pour l’économie. Malgré le rejet de ce volet, l’UDC, ses alliés du PLR et de certains cercles économiques, continuent de crier au loup. Ils n’y voient qu’une manière de temporiser avant la votation de mai.

Dans les faits, force est de constater que l’Office fédéral de l’énergie planche, pour l’instant, sur d’autres solutions afin de réaliser les buts de la Stratégie énergétique 2050. Il oriente ses travaux vers un «système de marché», misant sur des instruments divers – vente aux enchères, quotas, etc. Un rapport est attendu.


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